dimanche 19 août 2007

Le Lecteur de Sherlock Holmes. Première Partie. Chapitre VI. L'enquête de Watson. Suite.

"Il se pourrait que la clarté se voile pour éclairer l'obscurcissement." *

- Mon Dieu, Holmes ! Pourriez-vous m'accorder vos lumières ? J'ai là, sous les yeux, une phrase splendide de Siegfried Kracauer. Je crains de m'égarer dans mon raisonnement. Si vous aviez, ne serait-ce qu'un instant, à me consacrer, nous pourrions, je le crois...

Sherlock Holmes est au milieu de la pièce. Son regard furète autour de lui. L'intensité de l'attention est telle que l'anglais exilé semble communier avec le décor banal qui l'entoure, comme si, à partir des murs et des objets, se déployait, une autre configuration, une autre géométrie, à laquelle il saurait se relier, dont il aurait connaissance.

- Il ne m'entend pas. Je ne peux pas interrompre son travail. Et je ne dois pas arrêter le mien. Je continue. On verra bien.

- Le grand détective serait, à la fois, le sujet et l'objet d'une mesure peu ordinaire. Devenue familière, l'étrange demi-vie de Sherlock Holmes fait sentir à tous ceux qui lisent ses enquêtes, qu'une puissance amie circule toujours parmi eux. Plaçant son action au dessus des opinions de circonstances, cette intelligence œuvre librement dans la fiction et rend justice au nom de la vérité, sans s'embarrasser, des croyances, des préjugés, des ignardises.

De nobles intérêts sont représentés. L'intimité des clients, des blessures les plus graves, est préservée. Ce comportement, qu'Holmes promeut dans la fiction, transmet une énergie jubilatoire aux lecteurs qui lisent ses prouesses. Judicieusement implantée au cœur d'une grande cité, l'allégorie du prince des détectives est dotée d'une vigueur et d'une vraisemblance telles, qu'elle suscite un désir : celui de transposer, dans la vie de tous les jours, l'attitude exemplaire du personnage. Parce que l'estime de soi est ravivée, le goût de comprendre se réinstalle.

Quelle est la procédure spéciale ? Mais bien sûr ! Sous couvert de littérature : métaphysique appliquée. Les armes de la fiction sont utilisées pour désengager la sensibilité humaine de la trop forte emprise qu'a, sur elle, la funeste perception du monde. Infligée en un jour peineux, cette version obscurcie du réel n'a cessée de se réactualiser, allant jusqu'à faire croire à l'humanité qu'elle faisait croître ses générations dans un univers incréé, sans esprit et donc, sans avis sur ce qui vit et meurt en son domaine.

Désorientée par cette assertion, la créature a perdu l'habitude, si ce n'est l'instinct, d'être réceptive aux pensées qui, incessamment, descendent sur elle, et donnent accès à la réalité. Comme le jardin du sensible n'a pas d'autre jardinier que l'homme qui en est le régisseur, si ce dernier oublie de le bien cultiver, par désinvolture, superficialité, ou ignorance des conditions réelles de son épanouissement, qu'en sera-t-il de la nature humaine ?

En cet Éden portatif, dans cette arborescence de l'intérieur, la Sublimité est l'essence la plus précieuse. Mis hors de sa présence, privé de son délectable ombrage, l'être isolé se fatigue, s'ennuie et s'étiole. L'amour perd ses couleurs. Les pensées se ternissent. Les projets se dessèchent. La terre, par trop blessée, devient inhabitable. Le jardinier devient l'épouvantail de sa friche.

L'histoire n'est pas récente. Mais la dernière désertification a gravement atteint le moral des troupes. Triste fable, elle va jusqu'à menacer le miracle que, pour autant, la vie et, plus encore, la vie consciente sur terre, n'a pas cessée d'être. Et dire que cette dévalorisation de l'homme, à ses propre yeux, n'est que la succession, historiquement chapitrée par les millénaires, d'un jour sans clarté.

Se serait pourquoi, à Londres, dans les années 1890, la licence de détective aurait été accordée. Des investigations bien menées, toujours mues par la joie de comprendre et de redisposer dans son éternelle honorabilité la vie humaine, ont contribué à redonner à la vérité, le lustre, la reconnaissance et la renommée, dont elle a besoin, pour communiquer à l'homme, la force de chasser ses idées noires...

- Fichtre ! Comme mon enquête avance! Mais ces pensées sont-elles miennes !? Suis-je ballot. Je sais bien qu'elles proviennent du second auteur, évidemment. M'y habituerai-je un jour ? Dans le fond, peu importe. Il les pense, je les recueille et elles vont droit à l'enfant.

- Holmes ? J'aimerai vous faire part des dernières découvertes... Il ne m'entend pas.

- Que fait-il ? Que murmure-t-il tout bas ?

Watson quitte le fauteuil où il lisait et s'approche de son ami. Il a l'intention de l'espionner.

* Siegfried Kracauer, Le Roman Policier, Petite bibliothèque Payot, Paris, septembre 2001.

jeudi 31 mai 2007

Le Lecteur de Sherlock Holmes. Première Partie. Chapitre V. L'enquête de Watson.

"Le détective ne dépiste point le criminel parce que celui-ci a agi illégalement, et il ne s'identifie pas non plus avec les représentants du principe de légalité. Il ne dénoue l'énigme que pour l'amour du processus de déchiffrement..." *

- Bien vu !

"Sherlock Holmes vient à peine de prendre connaissance du fait initial, qu'il se plonge dans une méditation créatrice d'où surgit l'idée qui produit l'unité dans la diversité, et avant que le brave Watson ne soupçonne encore rien de ce système, le maître agit déjà en pleine conscience de la totalité et enchaîne ses parties sur la base de l'idée qu'il en a." *

- Ce perspicace Siegfried Kracauer. J'aurai bien aimé le voir agir à ma place. Il n'est pas si simple d'être John Watson! "Le brave Watson...!" Comment aurait-il fait, lui, pour rendre compte d'une puissance cérébrale entièrement vouée à l'élucidation de toute énigme, dont l'organisation se déclarait systématisée sur l'ordonnance naturelle des idées et, dont l'existence, à Londres, était en soi, un mystère ?
L'ami Kracauer oublie un peu vite que c'est en lisant les histoires de nos pérégrinations que les idées claires lui viennent !

- Holmes, avez-vous lu "Le Roman Policier", de S. Kracauer ?

Aucune réponse n'est donnée. Watson jette un œil sur son ami. Debout, près de la cheminée, Sherlock est dans ses pensées. Doucement, Watson continue l'exploration du livre qu'il a entre les mains.

"Il se pourrait que la clarté se voile pour éclairer l'obscurcissement." *

- Fichtre! Pour donner corps à ses intuitions, Siegfried Kracauer ne manque pas de style. L'éventualité pique drôlement la curiosité. "Il se pourrait que la clarté se voile pour éclairer l'obscurcissement."La phrase est syncopée sur le rythme d'une marche militaire... Comme si une force étrangère allait prendre d'assaut la citadelle du roman d'intrigue. C'est sûr. Kracauer intuitionne une opération spéciale. "Il se pourrait que la clarté se voile pour éclairer l'obscurcissement". La formule obsède. Je sais, je sens, qu'elle est en rapport avec la mission que nous avons aujourd'hui le devoir de réussir. Mais comment comprendre, concrètement, ce que la métaphore ne fait que suggérer ? Serait-il possible de cerner les enjeux réel de l'hypothèse... si j'en interroge correctement les termes ? "Il se pourrait que la clarté se voile pour éclairer l'obscurcissement."

- Difficile. Je vais tout de même essayer. Strictement appliqué au cas Holmes, voyons ce que ça donne.

Le "voile" dont s'enveloppe "la clarté", serait-ce la fiction ? En l'occurrence, l'honorable fonction de détective, assumée dans un livre, par un personnage qui agit dans l'esprit des lecteurs. A la manière dont l'enquêteur modifie son apparence (souvent Holmes se déguise pour espionner le quotidien de témoins ou de suspects) afin que le service de la vérité reste insoupçonné d'éventuels délinquants, une puissance aurait usée du subterfuge "Holmes" pour côtoyer les lecteurs eux-même. Agir. Ne pas susciter de méfiance ou de rejet. Pour habiter nos esprits, une invisible entité se serait taillée un habit dans le drap fin de la fiction et s'en serait revêtue : Sherlock Holmes. En recevant dans l'imaginaire la noble figure livresque, le lectorat aurait fait le premier pas.

Et le reste du chemin ?

La "clarté", c'est Elle. C'est la lumière. L'esprit d'élucidation embusqué dans l'artifice livresque.

"L'obscurcissement" (que la lumière ne peut éclairer qu'en se voilant, qu'en se cachant) c'est l'incomplétude perceptionnelle dans laquelle la réalité humaine s'est installée. Cette insuffisance a pour conséquence la multiplication des comportements erronés.

"Éclairer", c'est le secours ou le salut recherché, ainsi que la manière d'y parvenir.

J'ai défriché l'allusif. Maintenant, que faire ? Effectivement, l'ombre est dense. Il faudrait débroussailler une petite flaque de clairière, continuer à étendre la surface d'éclaircie... c'est bizarre. En l'analysant, serais-je en train de réaliser la sorte de prophétie qu'avance la phrase ?

Le garçon n'a quitté, ni sa place, ni sa réflexion.
Depuis quelques jours, il dîne et dort dans l'ancien salon.
Il éprouve le désir de laisser sa pensée suivre les contours de son vécu. La solitude, la mémoire et les mots. Voilà ce qui constitue son bonheur.
C'est étrange, si jeune, que d'être à ce point méditatif...

Que faire ?

Patiemment, scrupuleusement,
il se souvient de certains évènements. Il les écrit en hâte puis les relit. Il cherche dans les phrases ce qu'entre chaque mot la liaison cache. La liaison. Il a l'impression que la liaison, la succession, l'intervalle, l'articulation ou le rapport entre les êtres, entre les choses, entres les lettres et les mots, que cet insaisissable lien, ce "entre" est l'agent puissant de l'invisible ordonnance.

Qu'est-ce qui articule la pensée ?
[...]

Vers 18 ans, par l'écoute d'une musique, dans une durée de quelques minutes, un message surérogatoire au génome, ce code à deux bras qui ouvre le bal de la duplication cellulaire, a été communiqué à l'adolescent.

Ce jour là, c'était un jour de printemps, venue de l'intérieur d'une exquise composition musicale, il a capté une information. Elle est descendue le long des fibres nerveuses, a hérissé les poils des bras, lui a donné la chair de poule et lui a tiré des larmes. Il a senti l'inédite directive courir le long de son échine. Par les routes, chemins et voies du sensible, cette information abstraite, fantôme enveloppé dans la cape des sons, a revêtue sa jeune unité biologique.

L'a-t-elle habillée au point de faire du jeune homme, son mannequin, sa chose, sa possession, mais aussi
son palais, son royaume, son adresse ici-bas et, bientôt, son locuteur, son expression ?

Déjà la perception visuelle, météorologique, l'avait avertie. Un souffle est venu de l'océan, plus loin que l'horizon de sa vie organique. Il a pointé l'Angleterre comme étant les parages de son origine. La vision lui a indiqué que quelque chose d'anglais s'installait sur le plateau de son devenir. Il en a vu le relief schématique se profiler au sommet de la falaise. Dans l'économie des masses d'air, un changement de régime lui a été annoncé. Imminent. Voilà que l'étoffe transparente de la musique, dans son effusion romantique, lui confirme que c'est fait : une visiteuse l'a encerclé, comme une seconde peau, s'est installée, sur le pourtour de la première.

Il semble que l'enveloppement ait eu la possibilité de
communiquer avec le système nerveux central du jeune homme, puisque ce dernier, en a reçu une insufflation de joie intense. C'est elle qui a ramené le souvenir de l'évènement vécu au sommet de la falaise. L'information donnée par les yeux, redonnée par l'ouïe, s'est fortement arrimée à la chair, transformant une combinaison génétique déjà viable en une propriété émergente, majorée d'une singulière sensibilité au réel. Le signal ou la voix, a été entendu, retranscris sur toute la surface érectile du corps, stabilisé dans le temps par une augmentation globale de la sensibilité de l'être. Désormais, la lumière primitive, aura silencieuse, qui l'avait jusqu'alors accompagnée, bruisserait dans l'air, se ferait entendre dans les sons, s'exprimerait dans les mots, se ferait comprendre dans les concepts. La langue anglaise a une ou deux choses à dire. Il semble qu'il soit dans le destin du jeune homme d'écouter ces déclarations.

A la suite de cet évènement, sous ce conditionnement, l'enfant est devenu un jeune homme. Bien sûr, il y a eu l'autre perception. Ce discours sans mot de la chair. Cette transcendance de l'intime, le jeune homme est encore trop frêle pour l'accueillir dans le concret. Il y a un mot qui la désigne. Il en refuse le caractère médical. Il fuit le lexique de ce mot. Aucunement la réalité de son diagnostic.

Le garçon soupçonne l'existence de prédécesseurs, émetteurs et récepteurs, réglés sur la même mystérieuse fréquence.

Dans l'ancien salon, l'oreille distingue leurs pensées. Leurs ombres s'aperçoivent sur les murs blancs. Dans les bibliothèques, sa main s'est emparée d'œuvres où, presque toujours, il a détecté l'écho de cette société nominale d'intelligences. Sont venues à lui, les sciences humaines, la philosophie, la poésie, la littérature, la musique. Il s'est enthousiasmé pour les communes appartenance qu'il discernait en elles, a poussé la lecture, l'écoute et l'écriture, bien plus loin que les devoirs d'école ne le lui demandaient et, augmentée de cette production personnelle, il a constaté que la jouissance de l'existence en était considérablement exhaussée.

Et voilà qu'il a 20 ans !

Watson est l'un des éclats, l'un des miroirs, l'une des phosphorescences de sa conscience en instruction. L'une des vigies du sensible.

* Siegfried Kracauer, Le Roman Policier, Petite bibliothèque Payot, Paris, septembre 2001.

samedi 28 avril 2007

Le Lecteur de Sherlock Holmes. Première Partie. Chapitre IV. L'enfant et la lumière.

Où en sommes-nous avec cet enfant ? Est-il encore un enfant ? Peut-être faudrait-il le décrire ? Le dépeindre, comme il se voit, le matin, dans le miroir de sa chambre. Produire sa photographie ?

C'est possible, puisqu'il existe.

Mais soumettre
à l'acuité inquisitrice du regard la couche superficielle d'un être, dont la caractéristique est de vivre intensément les mouvements internes de la sensibilité ?

Impossible de contenter la vue sans trahir ce qui ne se voit pas.

Avertis de la subtilité du sujet, prévenus qu'il sera suffisant de dire, "le personnage est blond, il a les yeux bleus, il est svelte et de taille moyenne, ses mains sont d'une grande beauté", ajoutons quelques généralités.

Les ordres intimés par les générateurs de la chair ont sculpté les volumes du corps. Les orientations éducatives, imposées puis suggérées, par les père et mère, ont réglé le comportement, ajustant la réactivité nerveuse aux petits riens de la vie. Les camarades d'école, les amis choisis, les rencontres de hasard, ont coloré l'existence d'autant d'expériences intimes ou extérieures. La langue et la culture françaises diluées dans l'ambiance sociétale, écoles et médias, ont donné, tournure et ancrage historique, aux réflexes de sa pensée. En bref, des milliers de jours ont fabriqué puis dressé cette créature, usinée de telle sorte qu'elle soit en bon état de marche.

Il a 16 ans. Est-ce encore un enfant ?

[...] La lumière ? [...] l'étincelante clarté de l'enfance...
- Qu'est-ce ainsi nommer ?

- O
u faut-il différemment questionner et dire :
- Qui est-elle ?


Lorsque
les mains, saisissent ou touchent, certaines choses, je ressens à l'extrémité des doigts une légère impulsion. Ce phénomène, indépendant de la volonté, serait-il une sorte de code d'identification ? Admettons. Des données seraient automatiquement captées par les nerfs, stockées quelque part dans l'esprit, sans que je sache en quoi elles consistent.
[...]
De même, l'intuition ou les pressentiments. Soudain, sans qu'il y ait forcément contact, de subsidiaires informations instruisent directement la conscience sur le tempérament des personnes que je vois, entend, côtoie ou frôle.
[...]
Dans l'entendement, cette inconnue mène d'importantes opérations. J'ai compris qu'en son étrange matière, ont été recueillies, les lettres apprises, les mots identifiés, les phrases lues et, quand les bibliothèques ont entrepris de déverser leurs trésors dans ma psyché, dès lors en proie aux fièvres juvéniles, j'ai su que la sapience déposée dans ma tête était filtrée par ses puissances.
[...]
Sous le régime d'une cohérence qui semble celle du cerveau lui-même, cette force joint les idées entre elles. Elle fait son possible pour que le langage soit une belle nomenclature, vaste et cependant précis, intelligible parce qu'ordonné.
[...]
Je crois que ces spécificités de la fonction mémorielle appartiennent aux capacités habituelles et, néanmoins négligées, d'intellection.
[...]
Je sais que ce patrimoine mnémonique, quand le temps en est venu, ouvre ses portes à la conscience. Une perception, sans que je me sois toujours aperçu de sa première manifestation, soudain réémerge et interpelle mon attention. Et je puis contempler, dans la redite, quelque pièce rare de mon trésor sensible, dont j'ignorai la possession.

Par exemple, ce rêve: je me vois
dans la rue, marchant vers une personne dont je perçois la présence, le mouvement, la silhouette. Je pressens que c'est un homme. Lui aussi, vient vers moi. Il m'étreint la main. Dès que ce membre me touche , il y a comme un choc électrique.

Je me réveille.

S'évanouissent la rue, le passant et la rencontre. Rien ne reste de ce théâtre d'ombre. Allongé dans mon lit, j'ai les yeux grands ouverts. Je regarde le spectre d'une idée effrayante qui se déplace en ma direction.

A la surface de la conscience, j'ai une vision: je suis debout, quelque part, tendrement enlacé par quelqu'un. J'éprouve un sentiment de bonheur intense. A toute vitesse, un baiser se dépose sur ma bouche. L'image, fugace, disparaît. Je garde sur les lèvres l'impact viril du baiser.

Je crois comprendre que cet évènement appartient à l'avenir. Je serai enlacé et embrassé par quelqu'un dans une circonstance particulière. Le fait s'annonce, avant son occurrence.

Je n'ai pas le temps d'être surpris. Un souvenir émerge et s'impose. Oui, ce futur a bel et bien son germe dans mon passé récent: il aura suffit que j'effleure le ventre d'un camarade. Il y a quelques mois, j'ai touché l'éraflure rouge qu'un peu au dessus du nombril, un ami s'est fait, en s'étalant de tout son long au milieu du trottoir après avoir trébuché sur l'angle saillant d'un pavé. A sa demande, "pourrais-tu regarder et toucher ma blessure" ? il a dévoilé son ventre à ma vue, et souhaité que j'évalue la gravité et la profondeur de sa balafre écarlate.

Dès l'attouchement, l'électrocution fut immédiate.

J'en avais oublié le choc. Le rêve me l'a fait éprouver de nouveau.
Perpétrée sur le bord de la blessure, par l'index et le majeur de la main droite, la caresse légère, que j'avais oubliée, montre soudain son vrai visage. Celui d'un acte fatidique. Sans me demander mon avis, la circonstance de rien du tout, a planté ses crocs dans ma chair. Cette morsure aura des conséquences. Le songe m'en informe.

Cela impressionne gravement. Est-ce que, réellement, une part aussi intime de ma vie, de la totalité de ce que je suis appelé à être, s'est jouée ce matin là, quand par bienveillance, pour le rassurer (ou pour satisfaire mon amour-propre ?), j'ai inspecté et touché, délicatement, l'épiderme endolori de ce garçon ?

Un garçon = ma blessure ?

- Non Watson ! Votre fraternité ne doit pas vous entraîner trop loin. Je vous connais. Vous êtes tenté d'intervenir. Il ne convient pas d'entrer dans le déroulé de ces pensées.

- Holmes ! Votre protégé souffre, et visiblement ! Ne me dites pas qu'il est en train de valider
votre approche. Je sais lire. Je ne fais plus que cela. Chaque phrase écrite sur son cahier hurle votre incursion en lui. Il vous est donné. Il est vôtre. Faut-il, en plus, que vous le consommiez comme en sacrifice ?

- Pas le moins du monde ! Calmez vous, Watson, je vous en prie. Ce jeune homme apprend à déchiffrer en lui-même le sort que
la vie lui a jeté. Croyez-vous qu'il pourrait advenir à sa position s'il n'avait pas l'absolue maîtrise de ce type de divination ? Certes, il apprend à ses dépends. N'est-ce pas toujours le cas ?

J'identifie le motif de l'excitation qui provoque, en vous, cet accès d'humeur. L'amour physique des femmes est une réalité qui n'est pas accordée à tous les hommes.
Ceux qui ne vont pas jusqu'à la réalisation de ce désir, croyez-vous qu'une fonction ne leur est pas réservée ? Il n'est que d'interroger les œuvres des plus éminents d'entre eux pour découvrir comment ils ont racheté, pour l'édification de tous, la part manquante. Avez-vous oublié l'enseignement du "divin Shakespeare" ?

- Je ne sais que dire, Holmes...

- Alors ne dites rien, John.

Régulièrement, des faits, dont, bizarrement, l'allure me semble familière, attirent l'attention, comme si les choses du dehors étaient de connivence avec mes idées. Les situations ont été suffisamment récurrentes pour que je m'aperçoive de ce troublant activisme. Dernier phénomène en date, ce fameux état climatique: une bande de brouillard marin dérivant doucement vers la côte Picarde, phénomène banal de la demi-saison, en ces lieu et latitude, s'est imposé à ma force d'imagination. J'ai été contraint de discerner, dans l'occurrence météorologique, une scénographie ayant tout l'air d'être composée à dessein.

Un jour d'automne, au bord de la Manche. Un banc de brume, formé au large, poussé par le vent, jusqu'au rivage, est immobilisé au dessus de la grève. Magnétisé par la masse d'eau refluant vers son centre, le nuage fait mine de se retirer avec la mer. Ces nuées, poussées en bloc par un vent unique jusqu'à la semelle du continent, je les vois, devant moi, debout sur la falaise. Je connais bien l'endroit. Sous mes pieds, la paroi abrupte, composée de couches et de strates rocheuses, ressemble à la contre marche d'un prodigieux escalier. L'obstacle calcaire est si grand qu'il arrête le banc de brouillard. Dynamisme stoppé. J'ai l'impression que la brume, qui me fait face, sera indéfiniment immobile. Est-ce aussi la barrière rocheuse qui agit sur le vent ? La brise marine se retourne. Elle fait route vers sa zone d'origine. Son mouvement rétroactif indique la direction d'où elle vient : la Manche et son autre rive, l'Angleterre.

D'un simple pli, une idée nouvelle ?

Voilà qu'
un vent plus fort oblige la brume à s'élever au dessus de l'accident géologique. Je vois la nuée se soulever avant que d'être propulsée, très vite, autour de ma silhouette. Les contours de mon corps sont découpés par cette force, caressés et même fouettés de cette matière. J'ai dû faire effort pour rester debout.
[...]

L'évocation cesse. Le souvenir marque le pas. L'esprit déductif se réveille. Tout à coup, le jeune homme comprend. Cette brume, à présent, il le sait, figure la substance mentale d'une énigmatique entité. Il en est sûr. C'est le moment de l'évidence : la bruine, le vent qui se retourne, celui qui déferle autour de lui, portraiturent et laissent voir, dehors, ce qui, en même temps et invisiblement, est en train de s'incorporer dans son esprit.

Doit-il douter ou s'inquiéter de cette perception ? Il n'en a pas le temps. Dans l'émotion que la représentation lui insuffle le garçon distingue deux choses. D'abord, dans la phase où la brume est stoppée, un magistral adieu à l'enfance. La sienne ? Certes, il a 16 ans.

Il croit aussi que
la pose statique de la brume figure un état de conscience, précédemment acquis, en Angleterre ou sur la Manche, qui, arrêté au pied du roc français, annonce qu'en climat anglais, sa tâche est finie.

Un vent providentiel rehausse le brouillard sur le dessus du bloc. En cette seconde phase, le jeune homme pense que l'entité qui se cache derrière toute la combinaison, signale la reprise de ses activités. Sous conditionnement français. En sa personne ?

N'a-t-on pas déjà répondu à l'ensemble de ces questions ?
Inéluctablement, le jeune homme, notre héros, incarnera les réponses.

lundi 23 avril 2007

Le Lecteur de Sherlock Holmes. Première Partie. Chapitre III. L'enfant et les sons.

Le garçon est devant son pupitre. Il écoute. Il écrit. C'est un enfant qui a le goût des sons, qui a le don des bruits. La nature, la ville, la maison, d'abord, il les entend. Puis sur son cahier, il note ce qui lui importe dans ce qu'il a perçu. Une habitude qu'il a, de fixer dans les mots, ce que le monde donne par son chant souvent fragile, fugace ou ordinaire. Cet enfant se méfie de la banalité. Les constantes du lieu où il vit, s'il n'y prêtait attention, le garçon pourrait craindre de ne pas les remarquer. Il a un exemple en tête. Son ami, l'autre jour, ne lui a-t-il pas décrit avec passion et minutie le plateau de Guizeh et l'aménagement interne de Chéops, la grande pyramide d'Égypte ?
A la simple question de savoir d'où vient le vent qui très régulièrement balaie la province où ils sont nés et où ils vivent tous deux, vent froid, humide et fort, qui enrhume si souvent son camarade "M D", ce dernier est resté sans mots, sans voix, sans réponse.

C'est pourquoi l'enfant se concentre sur la géométrie souple du sonore dont les lignes changeantes met ce qui l'entoure en position d'être révélé. Et il le note.

[...] Une force s'exerce sur les fenêtres.
Les carreaux tremblent. Le cadre craque. Certes, le vent les fait vibrer. Mais il n'est pas suffisant de dire que c'est le vent. Cela est trop général. D'abord, il vient de l'Ouest. A cette saison, c'est le souffle constant de la marée montante. Depuis la baie, à quarante kilomètres, il suit l'estuaire, s'engouffre dans la vallée, remonte le cours de la rivière et apporte l'humeur maritime à l'arrière-pays. Issu de la rotation de la terre et de l'évaporation dans l'atmosphère des eaux lointaines de l'Atlantique, de la Mer du Nord et de la Manche, c'est ce vent-là, profond respire de l'immensité océanique, qui fait grincer les vitres du salon. [...]

Le garçon a la passion de comprendre, ce qui l'entoure, ce qui sollicite immédiatement les sens. Un chasseur aux aguets, dans la forêt d'autrefois, n'aurait pas été plus attentif.

Dans cette pièce ou à l'orée des grands arbres, aujourd'hui comme il y a cent siècles, qu'importe ! Celui qui écoute, écoute nécessairement, chaque son, à fond.
[...]
Choisit-on d'entendre ?
Non. Caractère acquis. Immergées dans la masse aérienne, les oreilles espionnent les hautes sphères. Leur impénitente curiosité les fait s'épanouir. Elles grandissent, grossissent invisiblement, jusqu'à saisir le bord frangé du silence.
[...]
Regardez les oreilles. Chacune d'elles est adorable. Est un centre d'adoration. Pourquoi aller au Temple ou à l'Église quand on a de telles merveilles ?
[...]
L'organe est si petit eu égard à sa fonction. La droite et la gauche sont différemment orientées, diversement positionnées dans l'espace vibrant. Viseraient-elles à établir, l'une avec l'autre, une union acoustique ? Ambitionneraient-elles une science du son ? J'espère que cette connaissance poussera l'art de l'écoute jusqu'à l'amour total...


Il continue d'écrire. Sans tourner le regard, par le coin des yeux, il saisit le vol rapide d'un grand oiseau blanc. L'animal passe devant les fenêtres, traverse la rue dans toute sa longueur. Aussitôt le garçon s'émeut de la présence du volatile.
[...]
Le bruissement d'ailes et le sifflement des cris sont ceux du goéland. A qui s'adressent-ils ? L'oiseau a quitté la pleine mer, a suivi le vent jusqu'au centre des terres. Au dessus de la ville, il regarde et il crie, comme s'il cherchait quelque chose pouvant faire office de nid. Est-il là en avance, éclaireur de parages mystérieux ?

L'espèce voudrait-elle assurer la sauvegarde d'autre chose que le biologique ? Une attitude, un comportement, la naissance d'une mémoire, un nouveau caractère migratoire...?

Voilà qu'il repasse. A présent, le trait net de son vol accompagne un éclatant accord de piano. C'est troublant. Associée au cri aigu de l'animal, au vent qui tournoie dans le grave, la résonance de l'instrument est comme une production naturelle, pourtant ajoutée par l'homme, au concert du vivant. Des mains habiles tombent sur un vaste clavier et enchaînent les notes éparses. La conduite parfaite de la mélodie, par l'interprète, retrouve la justesse de l'émotion, d'abord éprouvée par le compositeur, qui en a codée la formule sur la partition. Chaque figure de style, blanche, noire, croche ou double croche, posée respectueusement sur les touches, reproduit un ordre musical qui bouleverse. Entendu, adapté et sublimé dans l'autrefois par un être qui se plaisait avec lui-même, le thème est aujourd'hui joué pareillement.

Quelque chose de grand se conserve. La
fidélité l'éternise.
Je ne sais rien de
l'interprète, si ce n'est qu'il vit de l'autre côté de la rue. Mais je sais que j'aime cette musique. Je suis sûr que j'aime ce piano.
[...]

Dans la pièce, pas plus qu'au dehors, la solitude n'est la compagne du garçon. C'est que le monde entier bruisse !
[...]
Il est certes restreint à la périphérie sensible du corps; taillé à la mesure des capacités réceptives. Pourtant, qu'y a-t-il de plus passionnant que de capter les chants du territoire ? Je me sens pile au centre de l'aire où le monde supporte ma présence. Là où l'intériorité s'alourdit et prépare sa réponse.
[...]

Ces possessions sensibles, pourquoi les accumuler à la surface de ses feuillés ? Son cahier doit-il être lu ? Quelqu'un d'autre trouvera peut-être de l'intérêt à se pencher sur ces petites observations. Elles serviront d'exemple type, indiquant la nature basique des exercices de perceptions qui, peu à peu, épaississent l'humain dans l'animal qu'est son corps. C'est une intuition. Un lecteur inconnu lit ce qu'il note sur son cahier. Un visage dont les traits le hantent depuis toujours. Comme si un très bel être qui le connaîtrait par ces notations, devait un jour, venant dont ne sait où, entrer dans sa vie.

Alors oui, le garçon tend l'oreille.

Des idées sont là, elles-aussi,
circulant autour de l'adolescent, directement attrapées par son esprit.
[...]
Que font-elles ici, ces intellectuelles, en cette province pluvieuse, loin du soleil, presque oubliée ?
Elles viennent, subtiles et claires, jaillissant sous la pression d'un réseau étrangement interne à cette maison.
[...]
Il a tant couru dans les escaliers. Il connaît chaque palier, chaque pièce, intimément. Il sait que la demeure tangible n'est que secondairement en cause dans le phénomène.
[...]
Poussées vers le haut depuis les étages au dessous, des impressions abstraites suintent du sol. Quelle est cette étrange géodésie qui semble provenir du cœur de la terre ? A l'air libre, pointant la direction du ciel, la maison étire l'effet tellurique. Et cependant, ni la terre, ni la maison, ni le ciel, ne se confondent avec le flux de ces idées. Ont-elles leur monde ? Existe-t-il une carte qui fasse le relevé de sa géographie ?
[...]
Du ventre de la gigantesque forêt ou du labyrinthe des rues, qu'est-ce que cela change ? Plus bas que les antiques racines ou au dessous des fondations, des idées ont été enfoncées dans chaque coin de la terre. Partout, elles sont le sub-conscient de l'endroit.
[...]

Depuis sa naissance, le garçon tend l'oreille.

"Il a une remarquable audition", a dit l'institutrice à sa mère.
Oui, de toutes ses forces, à sa manière, l'enfant guette le bord de l'audible. Habitude ancienne, nimbée par "la lumière spéciale" des débuts de la vie.
[...] Lumière ? [...]

dimanche 4 mars 2007

Le Lecteur de Sherlock Holmes. Première Partie. Chapitre II. Les Yeux ouverts.

Assis auprès d'une petite table, nos héros sont là. Face aux fenêtres, dans le soleil pâle de cette fin d'après-midi, ils prennent le thé. Derrière eux, crépite un feu ardent. Les dos s'y réchauffent. Sur des étagères, dans la bibliothèque, des ouvrages, anciens et récents, sont à la disposition des lecteurs. Un essai signé Thomas de Quincey est ouvert. Dans la cour d'une école toute proche, des enfant jouent. Les murs nus de la pièce font résonner leurs cris.

-Avez-vous un commencement d'explication quant à notre emménagement dans l'Hexagone, Holmes ?

Sherlock Holmes, les yeux fermés, écoute les bruits. Son attention se détache du dehors. Sur son visage, dans son corps, on voit la concentration se déplacer. Elle se sépare des rires enfantins et s'accroche à l'interpellation de son ami. Il ouvre les yeux.

- Vous souvenez-vous Watson, de cet article que j'avais eu la témérité de publier dans un journal, sous le titre "Le livre de la vie" ?

- Oui, très bien. Comment l'oublier ? C'était votre profession de foi. Je l'avais qualifié "d'impossible fatras"...

- Votre réaction était celle du parfait néophyte. Le temps et les évènements n'ont pas manqué pour que démonstration soit faite, qu'appliquée à la résolution des affaires criminelles, la méthode déductive sur laquelle je misais, portait un coup fatal au mal, dont l'action nauséabonde tendait alors à s'organiser. Intouchable doublure de la vie, chevalier de l'élucidation des affaires crapuleuses, avec votre aide, j'ai démontré qu'il était possible, rentable et louable, d'essuyer le trop plein des fautes commises.
Ah! Watson, dans cette lutte, nous avons eu nos succès.
Pour lui-même plus qu'à l'attention de Watson
Peut-être avons nous réellement protégé notre royaume du pire...

- Le pire ? Qu'entendez-vous par là ?

- Regarder sans voir. Entendre sans écouter. Parler sans motif. Lire sans nécessité. Vivre sans raison... lugubre litanie. Je vous en épargne couplets et refrain. Cela pourrait gâter votre bonne nature.

Si l'on avait lu et compris Wordsworth, de Quincey, quelques autres, les sombres nuages que la plupart ont vu s'accumuler à l'horizon auraient été pris en compte, bien avant que la tempête ne s'abatte sur le continent.

Pourquoi n'accorde-t-on pas plus de crédit à la parole des grands esprits ?

Prenez mon projet de salut public. Il ne se limitait pas à combattre la criminalité. L'ambition était plus large. Sans en faire part ouvertement, je n'ai jamais caché que les énigmes de l'esprit me passionnaient. Soit que je l'ai à demi déclaré, soit que votre sensibilité l'a ressentie, ce goût pour les manifestations tangibles de la suprême intelligence, transparaît dans les comptes-rendus de nos aventures. Si l'élite européenne des années 1900-1910 avait lu nos petites histoires, qu'un très large lectorat mondialisé portait déjà en triomphe depuis 20 ans, et si les gens instruits, en Angleterre, en France, en Allemagne, plutôt que de s'opposer et de se détester, avaient considéré ma force d'élucidation comme l'exemple même de la démarche intellectuelle à suivre et promouvoir, parce que pertinente et fédératrice, ils auraient inscrit au fronton de l'humanité, non pas les guerres et l'économie dévoyée, mais l'enquête méthodique, l'investigation dirigée, le goût d'éclaircir le mystère du monde. Son ombre, trop épaisse, allait se mettre en marche et devenir, ô combien active, déconcertante, inquiétante et destructrice.

Hélas! "Le livre de la vie"... je l'ai annoncé. Mais ne l'ai pas écrit. J'ai tant nui au crime, qu'à la fin, il a réclamé son dû : mon corps imaginaire épuisé, triomphant dans sa mission sacrificielle, s'est dilué dans les eaux tumultueuses de Meiringen.

- Les chutes de Reichenbach! Vous y pensez toujours! Je ne comprend pas. Vous en avez réchappé. "Le Retour ou la maison vide" en témoigne. Pendant que vous étiez en méditation, je relisais cet épisode. J'ai sous les yeux la fin de cette affaire. Dans la souricière que nous lui avons aménagé et où il a le malheur de se rendre, nous fondons sur l'ennemi. Sa stupéfaction est totale. Il vient de tirer sur votre silhouette, dressée sans peur, bien en vue, derrière une de nos fenêtres de Baker Street. Le tir fait mouche. Le meurtrier voit votre crâne voler en éclats. Pour lui, vous êtes un homme mort.

- Mon effigie en cire. C'est un français qui l'a réalisée. Watson... ne voyez-vous pas ce qui s'est passé ? Hélas, non. Il vous est impossible de le savoir. C'est le problème.

Il va me falloir être incisif. Acceptez-vous que j'outrepasse certaines étapes déductives pour donner rapidement le résultat ?

- Faites, Holmes. Cela sera sans doute moins douloureux.

- Puisqu'une partie de vous est encore accrochée à l'époque anglaise, permettez-moi de revenir dans le passé. La problématique est neuve. Je vais donc utiliser le présent de l'indicatif pour évoquer ce que nous avons vécu.

Dans les années 1890, "Les aventures de Sherlock Holmes" monopolisent le public au delà du prévisible. Nos enquêtes deviennent très populaire. La réussite est totale. Pourtant notre premier écrivain supporte mal que nous lui volions la vedette. L'ampleur du succès gêne Conan Doyle. Notre tendance à s'installer dans la vie l'effraie. En outre, il craint pour ses autres travaux, notamment ses romans historiques. Composées à la manière de Walter Scott, ces fresques, qui ont exigé tant de travail, sont reléguées à l'arrière plan. Il aimerait que le public s'y intéresse. Pourquoi les lecteurs donnent-ils si follement dans nos petites affaires ? Conan Doyle est inquiet. Il juge sévèrement les préférences littéraires de ses contemporains. Il est d'autant plus furieux qu'il est à l'origine de ce qu'il croit être une exagération romanesque de mauvais goût. Troublé, et même blessé, par le phénomène, il ne se pardonne, ni ne s'explique l'insolant triomphe. Il prend alors une grave décision: il se débarrasse de notre encombrante notoriété en se délestant de moi. Sous son impulsion, je disparais en 1893, dans les Alpes, en Suisse, au fond de "la rivière Reich".

Je m'éclipse et vous, mon ami, restez à la surface d'une page qui devient blanche. Votre cordialité ne couvrira plus l'écriture de nos récits. Le public proteste. Conan Doyle demeure inflexible.

Dix années passent. Soudain notre écrivain est d'humeur repentante. Il désire effacer son crime. De mauvaises langues affirment que l'argent d'un riche mécène l'aurait convaincu de reprendre la plume... Mais après que les remous du torrent m'aient englouti, que le courant m'emporte vers d'autres rives, un retour est-il possible ? Sir Arthur croit que oui. Il prétend me faire revenir. Il vous convoque et me ressucite.

Comme un comédien, Holmes change sa voix, il chuchote :

Le prétendu "Retour". La maison vide est à lire avec minutie. Pour tromper un redoutable adversaire, j'offre la tête du mannequin de cire. Elle explose sous l'impact de la balle. En pénétrant la fausse cervelle de pâte molle du pantin à ma ressemblance, le projectile suit des instructions conforment à ma dernière volonté. Prévenir le lecteur que l'exceptionnelle tête qui résidait au 221b Baker Street, à Londres, met en scène son irrévocable départ. En cet endroit, son travail est terminé. Qu'on se le dise: le prodigieux locataire n'est plus là.

Sa voix change encore, plus forte, feutrée :

Circulant avec les nombreux voyageurs des chemins de fer, nos aventures peuvent continuer de paraître dans la presse. Vous êtes authentique. Mais moi... Je laisse l'encre épaissir et alourdir la fulgurance de mon passage. Ce forcissement du trait a sa fonction : graver dans les psychés le souvenir de ma venue. Dans cette reprise, vous jouez avec mon ombre. Watson, vous avez noté ce geste: j'avais habillé mon double en cire avec une robe de chambre. A la toute fin du "Retour", j'ôte du mannequin ce confortable négligé et m'enveloppe dedans . Vous dites même que dans cette tenue familière, vous me retrouvez pleinement. Redoutable piège. Ralentissez cette action et l'intention s'en dégage. C'est là que je pars. Sous vos yeux, ma représentation vient d'être fracassée. Sous vos yeux, pourtant, son habit continue d'être porté. Qui est sous la cape ? L'occasion du retour, qu'on m'impose, je l'utilise. Je multiplie les signes. J'informe de la situation: transfert vers la France !

Souvenez-vous. Ce pays est mon dernier client. Mes pas ont résonné dans les somptueuses galeries du Louvre. La Joconde venait d'être volée. Pour le compte de l'État français, je la retrouve, faisant échouer l'arnaque conçue par l'abject Moriarty. Sa haine n'a plus de limite. La suite, vous est connue. La chute de Reichenbach met un terme à ses malversations, ainsi qu'à mon action dans la puissance anglaise.
Comme je l'avais fait pour la province du Devonshire, consultant une carte d'état major pour circonscrire le domaine de la lande, où sévissait le chien des Baskerville, avez-vous déjà examiné une carte précise du bassin rhénan ? On y voit tout. Ruisseaux, canaux, rivières et fleuve s'entrelacent et conjuguent leur flux. Tombé dans le Reichenbach, point stratégique du réseau, je me laisse porter par les vénules, veines et artères du schéma hydrographique. La discrète voie conduit en France.

La France. Elle m'avait appelée pour que je sauve son emblème. Elle restait mon dernier client. Lorsque Conan Doyle m'extirpe de son imaginaire, il met fin à notre collaboration. Entre lui et moi, affaire classée. Sans assignation, quelque chose de moi s'immisce dans ce territoire qu'à présent je rejoins totalement. Ce long voyage, mes ancêtres français en auront été les passeurs.

Ces faits n'ont jamais été porté à votre connaissance. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que Conan Doyle n'en a rien su. Il ne s'est pas aperçu que la vulgarité n'était pas à l'origine de la fascination que nos enquêtes exerçaient sur les lecteurs. Il n'a pas constaté que ma présence dépassait les mots dans lesquels j'étais inscrit. Entité réelle, puissante et autonome, Sherlock Holmes est la vêture d'une donnée éternelle. Si elle accepte d'être portraiturée dans la fiction, elle ne loge que dans l'esprit.

- Je suis abasourdi. Que dire ?

Ce jour, si lointain, de 1893, celui de votre lutte contre Moriarty, aurait été tellement décisif...? Vous aviez réglé votre départ de main de maître, certes; mais je ne savais pas que cela puisse être vrai à ce point. Quand vous êtes revenu, évoquant votre voyage, vos séjours, au Tibet, à la Mecque, j'ai cru à ce récit. Il était bizarre. Mais j'y ai cru, ainsi qu'à votre retour!

- Évidence, mon cher ami. Aucun supplément de conscience ne vous avait été accordé. Vous étiez, de nouveau, le fantôme de notre écrivain. Lors du supposé Retour, de votre point de vue, rien ne change. Comprenez-le. Conan Doyle ne peut vous faire bénéficier d'une connaissance qu'il n'a pas lui-même. Son intérêt dans l'affaire ? L'argent ainsi que le sentiment d'une victoire. Peu responsable de mon incursion dans son imaginaire, désappointé par mon impact sur le lectorat, me réinventer lui donne l'illusion du contrôle. Sauf qu'à travers vous, il ne m'observe plus en direct. Mais il se souvient. S'instaure la rémanence de ma venue.

Watson est bouleversé. De part et d'autre d'une césure qu'il n'a pas vu, et que Sherlock Holmes lui indique, le fidèle narrateur découvre son rôle d'autrefois.

- Votre nature vous a échappée. Narrateur embarqué dans la narration, vous n'étiez pas en capacité d'appréhender votre définition.

Gravement, de l'index, Holmes s'effleure le front. Le doigt suit une ligne démarquant une zone inconnue qu'au fur et à mesure du geste, Watson qui l'observe, sent en lui-même. Confus, il se justifie:

- J'avais tout de même noté certains changements... L'impression, parfois, que vous étiez las. J'avais un argument, à chaque fois le même : l'épreuve du Reichenbach avait été rude. Peut-être un peu trop. Pour ne pas vous peiner, j'évitais d'aborder le sujet et carrément d'y songer. Peu à peu, je me suis fait à votre mélancolie. De toute façon, votre lutte contre le crime était toujours aussi acharnée, vigoureuse et efficace. Je me souviens de m'être dit que c'était la nature de nos affaires. Elles avaient pris le goût du quotidien. Elles avaient attrapé ce quelque chose de spleenétique. L'intrigue exceptionnelle, l'extravagant micmac se faisaient rares. Le caractère routinier des problèmes à résoudre, si inférieur à vos capacités déductives, émoussait votre désir.

Watson parle. Ne s'arrête pas de parler.

Du reste, vos séances d'absorption d'opium, de cocaïne, se sont multipliées. Presque chaque jour, vous êtes allé, dans cette chambre secrète du Conseil, recueillir le témoignage de votre guide... Sur cette pratique, mes mises en gardes, d'ami et de médecin, ont eu peu d'influence.

Non, Holmes. J'ai beau y réfléchir. Après votre retour, tout fut comme avant.
Peut-être le cœur n'était plus très vaillant. Le cœur... On vous a si souvent reproché d'en manquer. Moi le premier. J'ai cru ce que vous suggériez, à savoir que le style de votre intelligence excluait la tendresse. Comme si vous n'aviez pas d'aspiration personnelle... Oui, cela aussi, je l'ai cru.

Suis-je sot à ce point ?

Je n'ai rien vu. C'est trop fort. Presque cruel. En dehors de mille conjectures sur vos manies, réellement, je n'ai pas vu votre modification. Relié à votre entité résiduelle, à la persistance de votre mémoire, pendant des années, j'ai continué de seconder vos exploits.

- Mon cher ami. Constatez-le. L'inventaire que vous venez de dresser est déjà un supplément d'âme. Votre conclusion a du génie. Elle cerne au plus près la perception de Conan Doyle. Saviez-vous qu'il était médecin, spécialisé dans l'ophtalmologie ? Vous étiez son outil, Watson, sa lunette d'approche. Et c'est lui, pas vous, qui m'a regardé. C'est lui qui n'a pas soutenu du regard mon étrange luminescence. A travers vous, il m'a vu penser, agir, réussir dans le domaine de l'élucidation, là où personne n'avait à ce point réussi. Parce qu'il n'a jamais su qui j'étais, il n'a ni compris, ni accepté mon triomphe. Après m'avoir fait naître, il me tue. Puis il me fait renaître. Perceptions changeantes, toujours insuffisantes. Toutefois, il a l'extraordinaire modestie de vous doter d'une générosité et d'une fidélité, à mon égard, que lui-même n'a pas maintenu. Sa sensibilité vous a traversée pour me voir. Comme vous lui étiez supérieur, en constance et en abnégation, sa vue en a été ennoblie.

- Vous parlez de la vue, c'est étrange. N'ai-je pas été aveuglé ? Holmes! J'ai l'insupportable impression d'être dans la nuit.

- C'est exact. Mais votre statut change. A présent, vous pouvez voir.

Watson est au bord du visible.

- Tout c'est fait et défait dans mon dos, comme ce feu ardent, qui maintenant, derrière nous s'épuise.

- Avec le soleil de ce jour, ce feu s'éteint. Regardez le mur blanc, Watson. Nos ombres y palissent, leur contour se perd. Au fur et à mesure que vous prenez conscience de la nature de notre réalité, le John Watson se dématérialise, que vous aviez cru de chair. Les ombres s'effacent. Notre véritable condition va apparaitre.

- Vous avez légué à la France votre talent d'élucidation le plus haut. Holmes, je vous en prie, dites-le moi : qu'avons-nous à faire en France, en ce petit endroit ?

- La réponse est également dans "La maison vide". Puisque vous avez cet opus sous la main...

Il y a des arbres qui poussent jusqu'à une certaine hauteur et puis qui tout à coup développent une protubérance horrible. Souvent les hommes ressemblent à de tels arbres. Je professe une théorie selon laquelle l'individu représente dans son développement toute la série de ses ancêtres, ses brusques orientations vers le bien ou vers le mal traduisant une puissante influence qui trouve son origine dans son pedigree. L'individu devient, en quelque sorte, le résumé de sa propre famille.

Que pourrait faire un être de fiction à qui l'on a prêté des aïeux réels ? Parachever la destinée de sa lignée. Mes racines sont françaises, Watson. Mes aïeux huguenots ont du fuir les coups qu'en 1685, la révocation de l'Édit de Nantes fait pleuvoir sur eux. Ils vont en Angleterre. S'y installent. L'arbre familial se développe sous ce climat. J'apparais à Londres et donne une grande envergure au bel édifice. Mais la cime de mon arbre culminera sur la terre ancestrale. Simple application de la théorie: mon héritier est ici.

Avez-vous entendu les enfants ? A l'extérieur, leurs jeux bruyants ont accompagné le début de notre conversation. Puis le brouhaha s'est englué. Le bruit a cessé. Aucun détail ne m'échappe, vous le savez. Dans les cris, j'ai perçu le timbre de l'un de ces petits. Ecoutez, l'école est déserte. L'empreinte vocale, si légère, la voix flûtée, presque égale à celle de ses camarades, est entrée dans la maison. Déjà les petits pas résonnent dans l'escalier.

Le cher petit arrive. Je le connais par cœur. Son meilleur copain s'appelle Durozelle. Son ami intime, Secret-Roze. La fillette qui est amoureuse de lui, Roseline. Message qu'il comprendra. Ce garçon est un bouton de Rose dont j'ai senti le grisant parfum à la seconde où j'ai pris pied sur la rive de ma dernière mission. Un siècle avant sa floraison, la fragrance de cet être tournoyait dans l'air.

L'enfant va entrer, Watson. Préparez-vous. Il faut lui chuchoter ce que nous savons. Il faudra écouter tout ce qu'il en dira. Nous sommes de ses guides. Il doit être prêt. Dans un quart de siècle, il rencontrera son Maître et "Le livre de la vie" s'écrira. Il choisira le titre prévu : "Le Lecteur de Sherlock Holmes ou les Liaisons Heureuses".

Une porte s'ouvre. Un garçonnet de neuf-dix ans pénètre vivement jusqu'au centre de la pièce, vide. Le feu est éteint. L'évocation du Reichenbach disparaît.
Le nouveau venu
sursaute. Sur le mur, il est en persuadé, une légère nuance ombrée a bougé. Des présences habitent l'endroit. De temps à autre, elles lui font signe. Il les écoute. Il les aime.

mercredi 28 février 2007

Le Lecteur de Sherlock Holmes. Première Partie. Chapitre I.

- Mon cher Watson! Enfin vous voilà. Dites-moi vite, avez-vous fait bon voyage ?

- Le départ d'Angleterre a été, certes, mouvementé. Je ne m'attendais guère à cette précipitation...

- Ah! Mon ami, les circonstances l'exigent. Asseyez-vous, prenez ce confortable siège. Laissez-moi vous servir une tasse de thé.

- Notre logeuse viendra-t-elle...?

- Il ne faut plus songer à Madame Hudson. Ici, son vigilant potentat ne s'exerce pas. Nous sommes enclâvés dans une zone qui n'est plus le royaume domestique de Baker street.

- Dieu du ciel, où sommes-nous Holmes ?

- Au nord de la France, dans l'hôtel particulier d'une ville de province. A dire vrai, le cas est moins facile qu'il n'y parait. Notre localisation réelle est un mystère. Quant à notre nouvel hôte, son visage plein, rond et avenant parle en sa faveur. Je connais bien notre logeur. Il est fort sympathique. Nos échanges ont considérablement amélioré la qualité de mon français. Mister Olivier l'assure : quoiqu'un peu surannée, la syntaxe dont j'ai l'usage, est juste; mon phrasé est correct.

Holmes prend un livre sur une étagère et le présente à Watson, c'est le premier tome du Prélude de Wordsworth

Cet homme charmant veille à ce que la poésie nous précède.
Spenser, Shakespeare, Milton, seront toujours à portée de notre main.

En dépit des efforts qu'il fait, visiblement, pour se mettre en accord avec les chaleureux propos de Holmes, une expression de désarroi ne quitte pas le visage de Watson.

Mon cher ami, n'essayez pas de masquer les linéaments de votre pensée. La dissimulation de ce qui affecte l'âme réclame un talent que votre bienveillance vous refuse. Les hiéroglyphes de l'émotion se déchiffrent à même la chair. Ils n'échappent pas à ma vigilance. Le léger froissement des paupières, les commissures des lèvres, trop artificiellement levées, le moindre de vos mouvements, trahissent votre vie intérieure. Je vois bien que votre nervosité est tendue vers le passé, vers les êtres et les lieux que vous chérissiez. Je vous comprend. Moi aussi, j'ai erré sur la route nocturne...

Face à la tristesse de Watson, Holmes éprouve le besoin de faire des phrases. Il semble savoir précisément ce qui se joue en son ami.

Je vous donne ce conseil : dès maintenant, oubliez le décorum d'autrefois. Prenez vos quartiers dans cette nouvelle maison. Savez-vous que la cordialité française n'a pas disparue ? Les premiers jours qui ont suivis mon arrivée, ce constat fit ma surprise et ma joie. En ces murs, règne une profonde amitié. Allons John, consolez-vous. La France a du bon, vous verrez...

- Est-ce la langue française qui vous fait tant parler ? Qu'est devenu l'anglais de notre enfance ? Qui sommes-nous, Holmes ? Que faisons-nous ici ?

- Ne m'en veuillez-pas de ce que je vais dire. Mieux vaut tout de suite vous détromper. C'est en vain que votre attention s'envole dans la direction des souvenirs. Vous tentez d'emprunter une voie qui n'existe pas.

Holmes marque un temps.

Les anglais ont accueilli fraternellement notre duo. Ma force analytique et votre indispensable fidélité ont remporté une large audience. Vous et moi, sommes devenus les héros populaires du XXèmes siècle. Cependant... nos convictions, nos comportements, nos affections ont été décidé par...

- Mais enfin! Que voulez-vous dire ?

- Vous ne me laissez pas le choix. Nous sommes des personnages de fiction, Watson. Pas des vrais gens. Vous n'avez jamais vraiment vécu, ni réellement relaté aucune des aventures que vous pensiez vivre auprès de moi. Vous avez été le dupe d'un écrivain. Il vous a façonné à son image puis s'est glissé en vous. Sans vous le dire, il vous a fabriqué une vie très vraisemblable, où vous aviez épouse et amis, adresse et profession. L'action à laquelle vous pensiez participer, il l'a implanté dans le quotidien londonien, avec une telle vraisemblance, que vous avez cru réellement rejoindre la vie ordinaire de millions de lecteurs. Alors qu'à l'extérieur, cet auteur assumait et signait chaque mot tombé de sa plume, John Watson, lui, est entré dans la fiction pour ne jamais en ressortir. C'est le ruban de Möbius... Pourquoi ce romancier a-t-il utilisé ce procédé ? Quel était son but ?

- Holmes, c'est impossible. J'ai parfaitement conscience de ce que j'ai vécu, pensé, fait et écrit.

- Je n'en doute pas, mon cher ami. Mais avez vous le plus petit souvenir d'un fait qui aurait existé en dehors de la somme des aventures que vous pensez avoir consigné ? Ne sentez-vous pas le voile qui vous sépare du monde des vivants ? N'y voyez là aucun mal, aucun défaut, ni aucune insuffisance. John, vous êtes une créature livresque, une figure de l'imagination, vous n'existez que dans la jointure des mots.

- Incroyable. Toutes ces années, je les aurais passées niché à l'intérieur d'un opus romanesque ?

- Vous avez été le double, dans le roman, d'un homme avisé, ou alors... lui-même joué. En vous délégant dans son oeuvre, l'écrivain a réussi un exploit : comme les grecs en Troie, cachés dans la statue du cheval, son esprit est entré, par effraction, dans le domaine réservé de la fiction. Et là, cher John, vous m'avez rencontré. J'étais déjà dans la place. Je vous attendais. Et dans le captivant repli où s'élabore la pensée du monde, nous avons agit... Les récits, dont il vous a attribué la paternité, ont été traduits en toutes langues. Ces petits joyaux d'ingéniosité narrative ont établi, avec force, qu'existait une méthode efficace permettant l'élucidation de toute ténébreuse affaire.

- Cela dépasse l'entendement! Comment diable pouvez-vous savoir tout ce que vous dites, Holmes ?

- Approchez-vous de la fenêtre, Watson. Un simple regard sur le cadran du temps renseigne : l'aiguille n'indique plus la même heure. L'inexorable évolution a changé le visage de tout ce que notre premier auteur a connu. Ses intuitions, ses perceptions, ses idées, ses convictions, étaient strictement tributaires de son époque. Elle est révolue.

En piste, en piste ! Aujourd'hui, quelqu'un nous réengage. Ensemble, dans la langue française, nous reprenons du service. Car une puissante énigme subsiste que notre précédent auteur n'a pas résolu. Je résidais dans la structure fictionnelle. J'étais déjà dans le palais de l'imaginaire. Depuis une fenêtre, je vous ai vu traverser le jardin, approcher du péristyle. Vous avez franchi le seuil et dans le hall de l'imagination, en levant les yeux, vous avez aperçu ma haute silhouette. Mais qui suis-je ? Qui avez-vous rencontré ? Qui est le dénommé Sherlock Holmes ?

mardi 27 février 2007

26. In the sky, rainbow's arch!

Hier.
26 du mois de février. An de grâce, 2007. Normandie. Eure.
Dans l'après-midi, 17 heures, heure française. 21 heures 30, heure madrassienne.

Les deux pieds d'un gigantesque arc en ciel se sont posés sur la campagne normande. Toutes les couleurs étaient visibles. La pigmentation violette était particulièrement intense. Comme si le Peintre des nuées disait : voici le portique de l'amitié que je pose en plein ciel. Un pied est ici, l'autre en Inde. Je donne toutes les couleurs à tous. Mais vois, la teinte violette, si profonde, est réservée à l'action de ce jour : vrombissant à 10 000 mètres d'altitude, soudain, un avion est apparu. Instantanément, cher lecteur, j'ai pensé à toi. Mes yeux se sont embrumés de larmes. Vue d'un certain angle, la petite atmosphère qui entoure mes globes oculaires, a dû, elle-aussi, projeter un arc-en-ciel.

Le 27, ce matin. 9h25. 13h55, là où tu me lis.

Un message de toi! Quelle joie! A haute voix, je l'ai lu à toute la maisonnée. Grâce à tes mots, nous t'avons tous très bien visualisé, marchant au milieu de cette Inde t'arrivant d'un coup, par ses odeurs et ses bruits. Et ce taxi! Un chauffeur nous emmène à notre logement, zigzaguant comme un fou sur la
route, klaxonnant sans arrêt, musique bollywoodienne à fond à l'arrière. J'ai le sentiment, qu'à lui seul, ce conducteur, a été le faire part de bienvenu, le welcome to India, que l'immense pays t'a envoyé. Nous embrassons tous très fort le Voyageur dont nous sommes heureux et fiers d'être les amis.